Elle avait 17 ans quand elle a sauté dans les eaux glacées de la mer Égée pour sauver un bateau de migrants en train de couler. Un an plus tard, elle nageait aux Jeux olympiques de Rio. Yusra Mardini n’est pas seulement une athlète — c’est un symbole vivant de résilience, de courage et de ce que le sport peut offrir de plus beau : une seconde chance.
Damas, la piscine et la guerre
Yusra Mardini naît le 5 mars 1998 à Damas, en Syrie, dans une famille passionnée de sport. Son père, lui-même nageur, l’initie très tôt à la natation. Talentueuse et disciplinée, elle se démarque rapidement dans les compétitions locales et représente même la Syrie aux championnats du monde juniors en 2012, à seulement 14 ans.
Mais la guerre civile syrienne, déclenchée en 2011, rattrape tout. Les entraînements deviennent impossibles, les piscines ferment ou sont bombardées. En 2015, la situation devient intenable. Yusra, alors âgée de 17 ans, prend avec sa sœur aînée Sarah la décision déchirante de quitter leur pays. Leur objectif : atteindre l’Europe pour trouver la sécurité et, peut-être, continuer à nager.
La traversée : trois heures dans la nuit
Leur parcours les mène d’abord à Beyrouth, puis Istanbul, puis Izmir. De là, elles embarquent sur un canot pneumatique surchargé — vingt personnes entassées dans une embarcation prévue pour sept — pour tenter de traverser la mer Égée jusqu’à l’île grecque de Lesbos.
En pleine nuit, le moteur tombe en panne. Le bateau commence à prendre l’eau. Sur les vingt passagers, seules quatre personnes savent nager. Yusra, Sarah et deux autres se jettent à l’eau. Pendant plus de trois heures, elles poussent et tirent l’embarcation dans l’obscurité, les vagues et le froid, jusqu’à ce que le rivage apparaisse enfin. Vingt vies sauvées.
Ce moment — une nageuse de compétition utilisant son talent non pas pour gagner une médaille, mais pour sauver des vies — deviendra le point de départ d’une histoire extraordinaire.
Berlin : reconstruire par le sport
Après la traversée, les sœurs Mardini poursuivent leur route à travers la Grèce, la Macédoine, la Serbie, la Hongrie et l’Autriche, avant d’atteindre l’Allemagne. Elles obtiennent l’asile politique à Berlin. Pour beaucoup, l’histoire se serait arrêtée là : en sécurité, vivante, survivante.
Mais Yusra refuse de se définir par son statut de réfugiée. Quelques semaines après son arrivée, elle retrouve une piscine. Sven Spannenkrebs, entraîneur du club Wasserfreunde Spandau 04, reconnaît immédiatement son potentiel et la prend sous son aile. L’entraînement reprend. Intensif, quotidien, acharné. La natation redevient ce qu’elle a toujours été pour Yusra : un refuge, une structure, une raison d’avancer.
Rio 2016 : nager sous la bannière de l'espoir
En 2016, le Comité International Olympique crée pour la première fois une équipe olympique des réfugiés. Yusra en fait partie. À Rio de Janeiro, elle concourt dans le 100 mètres nage libre et le 100 mètres papillon. Elle remporte sa série en papillon, mais son temps est insuffisant pour accéder aux demi-finales.
Peu importe. Ce qui se joue ce jour-là dépasse largement la performance chronométrique. En nageant sous la bannière olympique, Yusra Mardini envoie un message à des millions de réfugiés à travers le monde : vous existez, vous comptez, vous pouvez rêver. Elle-même le résume simplement : participer aux Jeux montre au monde entier que le mot « réfugié » n’est pas une insulte.
En 2020, elle est de nouveau sélectionnée pour les Jeux de Tokyo, cette fois comme porte-drapeau de l’équipe olympique des réfugiés lors de la cérémonie d’ouverture.
Sarah : l'autre combat des sœurs Mardini
Pendant que Yusra nage pour l’espoir, sa sœur Sarah choisit un autre combat. En 2016, elle retourne à Lesbos comme bénévole pour l’ERCI, une ONG grecque de recherche et de sauvetage. Son travail : repérer les embarcations en détresse, secourir les passagers, traduire, accueillir.
En août 2018, Sarah est arrêtée par la police grecque. Les accusations sont stupéfiantes : espionnage, trafic d’êtres humains, appartenance à une organisation criminelle, blanchiment d’argent. Elle passe 107 jours en détention dans une prison de haute sécurité à Athènes. Elle risque jusqu’à 25 ans de réclusion.
L’affaire devient un symbole international de la criminalisation de l’aide humanitaire en Europe. Amnesty International, Human Rights Watch et le Parlement européen dénoncent des poursuites infondées. Après sept ans de procédure, en janvier 2026, Sarah et ses 23 coaccusés sont finalement acquittés par le tribunal de Mytilène. Le juge conclut que leurs actions relevaient de l’aide humanitaire et non d’activités criminelles. À la sortie du tribunal, Sarah déclare : « Sauver des vies humaines n’est pas un crime. »
L’histoire des deux sœurs forme un tout : l’une nage pour porter la voix des réfugiés sur la scène mondiale, l’autre agit sur le terrain au péril de sa liberté. Deux faces d’un même courage.
Au-delà de la piscine : une voix pour les réfugiés
En 2017, à seulement 19 ans, Yusra est nommée ambassadrice de bonne volonté du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), devenant la plus jeune ambassadrice de l’ONU. Depuis, elle parcourt le monde, rencontre des dirigeants, prend la parole au Forum économique mondial de Davos et milite pour un meilleur accès au sport et à l’éducation pour les personnes déplacées.
En 2019, elle publie Butterfly, un récit autobiographique qui retrace son parcours. En 2022, leur histoire est adaptée dans le film Les Nageuses, diffusé sur Netflix, réalisé par Sally El Hosaini et salué par la critique. En 2023, elle crée sa propre fondation — la Yusra Mardini Foundation — pour permettre aux réfugiés du monde entier d’accéder au sport et à l’éducation.
Ce que Yusra Mardini dit du sport
L’histoire de Yusra Mardini est celle d’une fille qui nageait pour le plaisir, qui a nagé pour survivre, puis qui a nagé pour représenter des millions de personnes invisibles. Elle rappelle que le sport n’est pas seulement une affaire de compétition : c’est un outil de reconstruction, d’identité et de dignité.
Dans un monde où plus de 100 millions de personnes sont déplacées de force, Yusra incarne la possibilité d’un autre récit — celui où un réfugié n’est pas une statistique, mais un athlète, une voix, une force. Et c’est précisément ce qu’AGÔN explore : le sport comme vecteur de résilience, bien au-delà des podiums et des chronos.